Economie circulaire

"Une approche collaborative pour la réduction du gaspillage alimentaire est essentielle"

Pour l'entrepreneure social Katy Barfield, PDG et fondatrice de Yume Food Australia, la lutte contre l’insécurité alimentaire et le gaspillage passe avant tout par la collaboration. Fondée en 2015, son entreprise a réussi à éviter la poubelle à près de 1,8 million de kilogrammes d’excédents de nourriture de qualité.

Katy-Barfield

Fondée en 2015 par Katy Barfield, vétérane du sauvetage alimentaire, Yume Food est une entreprise sociale australienne primée qui met en relation les fournisseurs de produits alimentaires et les acheteurs commerciaux de l'industrie alimentaire. Leur objectif ? Les aider à vendre et à acheter les surplus de nourriture, à prix réduit, et empêcher ainsi le gaspillage. Une approche collaborative qui séduit depuis les petites comme les grandes entreprises. La PDG de Yume partage dans cet entretien la recette du succès de son entreprise, qui pourrait à terme transformer l'industrie alimentaire.

Qu'est-ce qui vous a amenée à créer Yume Food Australia en 2015 ?

J'ai fondé Yume après avoir constaté, en première ligne, l’énorme quantité de nourriture gaspillée dans le secteur alimentaire commercial. Rien qu’en Australie, 7,3 millions de tonnes de nourriture sont jetées chaque année, dont 4,1 millions de tonnes du secteur alimentaire commercial. Cependant, entre 400 000 et 600 000 tonnes de cette nourriture sont encore des aliments accessibles, comestibles et de qualité. Au-delà des aliments, plus d'un quart de l'eau que nous utilisons à l’échelle mondiale sert à produire 1,3 trillion de kilogrammes de nourriture que personne ne mangera jamais. De plus, notre planète ne peut tout simplement pas absorber les énormes quantités de méthane produites lorsque les aliments frais mis en décharge se décomposent. La mission de Yume est donc de créer un monde sans gaspillage, en facilitant la vente des surplus de nourriture qui, autrement, auraient fini à la poubelle.


Comment cela fonctionne-t-il ?

Il s'agit d'un site de vente en ligne, BtoB, qui permet aux fournisseurs de produits alimentaires tels que les producteurs et les importateurs de vendre leurs surplus de qualité à prix réduit aux acheteurs du secteur de la restauration tels que les traiteurs, les grossistes, les restaurants, les hôtels et les centres d'événements, afin d'éviter que des aliments de grande qualité ne soient gaspillés. Nous travaillons en collaboration avec des centaines de grands producteurs alimentaires, tels que Unilever et Kellog's, et avec d'autres fournisseurs pour identifier le problème à un stade précoce, et trouver une solution et une nouvelle voie pour commercialiser ces produits avant qu'il ne soit trop tard.


Comment garantissez-vous la traçabilité, la transparence et la qualité des produits ?

Nous avons mis au point un processus très strict que les fournisseurs doivent suivre avant de pouvoir référencer les produits sur notre plateforme. Tous nos fournisseurs sont certifiés HACCP [une norme internationale définissant les exigences pour un contrôle efficace de la sécurité alimentaire] ou équivalent. De plus, à moins d'obtenir une lettre d'extension du producteur, aucun produit ne dépassera jamais sa date limite de consommation sur Yume Food. De plus, tous les produits listés sont couverts par la “Garantie des produits Yume” ; si le produit que vous avez acheté ne correspond pas à sa description, Yume Food et ses fournisseurs offrent une fenêtre de 24 heures pour signaler les problèmes et procéder à un remplacement, ou à un remboursement le cas échéant.


Quel impact avez-vous eu jusqu'à présent ?

Depuis nos débuts, nous avons empêché le gaspillage de plus de 1 749 000 kilogrammes de nourriture excédentaire de qualité. Cela a permis de restituer plus de 5 millions de dollars australiens aux agriculteurs et producteurs, d'économiser 120 millions de litres d'eau et de prévenir des émissions de gaz à effet de serre équivalents à 3 498 tonnes de dioxyde de carbone.


Le succès de Yume peut-il être expliqué par le fait que le marché australien soit particulièrement prêt à accueillir des solutions écologiques comme la vôtre ?

Très sincèrement, lorsque nous avons lancé Yume, le marché n'était pas encore prêt. Beaucoup pensaient que ça n’allait pas marcher. Qui achèterait des surplus de nourriture sur une plateforme en ligne, sans les voir, et dans de nombreux cas, en payant en avance ? Mais j’étais persuadée que le système était défaillant, et que la technologie était une solution efficace, donc je m’y suis accrochée. Cela a été très dur, de frapper à toutes les portes rien que pour essayer de faire comprendre le concept, ou l'intégrer, surtout face aux entreprises qui ont des procédures d'achat très figées. Nous avons donc analysé quels étaient les produits qui attireraient leur attention et pour quels produits ils étaient prêts à sortir de leur processus d'achat normal — c'était les protéines. En raison de leur prix élevé, la remise était importante, on pouvait acheter du saumon à 12 dollars australiens le kilo plutôt qu'à 30 dollars australiens le kilo. Ensuite, nous devions nous assurer qu'il y avait un véritable excédent — et il y en a dans presque toutes les catégories du système alimentaire. Donc on s'est concentré sur les protéines, et c’est comme cela que nous avons pris notre élan. Ensuite, lorsque nous avons pu prouver aux acheteurs qu'ils pouvaient obtenir un produit de qualité à un prix avantageux et qu'ils allaient obtenir un certificat environnemental garantissant que leur achat était fantastique pour l'environnement, ils sont devenus des acheteurs réguliers. Depuis, nous avons élargi notre gamme pour couvrir toute une série de catégories différentes. Aujourd'hui, le contexte nous a rattrapés, et l'intérêt et l'appétit pour les entreprises respectueuses de l'environnement est beaucoup plus élevé.


Quelle est l'importance de la collaboration pour mettre en œuvre des solutions efficaces contre le gaspillage alimentaire ?

La collaboration est importante dans toute entreprise, mais une approche collaborative pour réduire le gaspillage alimentaire est essentielle, et ce dans tous les pays. Il s’agit d’un problème énorme, que l’on ne peut pas résoudre tout seul. De plus, les partenariats entre les grandes et les petites entreprises entraînent de merveilleux avantages pour tous. Les grandes entreprises bénéficient de l'agilité, la flexibilité et l'innovation des startups, et les avantages pour une petite entreprise sont flagrants, en commençant par le réseau consolidé de relations et d'opportunités.


Quelles sont les questions que les acteurs du marché devraient traiter en priorité afin de remodeler l'industrie alimentaire mondiale ?

A mon avis, la crise du Covid-19 a mis en lumière nos modes de vie, et la même chose peut être dite sur l'industrie alimentaire. Nous importons beaucoup de produits qui pourraient être cultivés ou produits localement. Au milieu de la pandémie, des rayons de produits frais se sont vidés dans certaines surfaces, car les produits étaient importés. J'espère que les consommateurs et les entreprises chercheront désormais à s'approvisionner en produits alimentaires locaux et à consommer en fonction des saisons. C'est mieux pour la santé, pour la planète, pour nos poches, pour la durabilité et pour notre sécurité alimentaire — il n'y a pas d'inconvénient, sauf peut-être l'impossibilité d'obtenir certains produits qui ne peuvent pas être cultivés localement. Mais, a-t-on besoin de ce légume en particulier tout de suite ? Probablement pas. On pourrait trouver un substitut et faire preuve de créativité. La crise sanitaire a aussi mis en lumière le gaspillage. Les gens, confinés chez eux, sont devenus beaucoup plus ingénieux. Encore une fois, j'espère que cela se répercutera sur l'industrie alimentaire. Jeter les quantités de produits qui sont gaspillées chaque jour dans le secteur alimentaire commercial n’est ni durable ni nécessaire. Les acteurs économiques devraient donc s'atteler à réduire le gaspillage, soutenir l'économie locale et s'assurer que nous disposons d'un système alimentaire solide et diversifié, capable de résister à une crise. Nous avons une occasion rare de changer notre façon de manger et de vivre, pour être plus résilients à l'avenir.

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