"Il est nécessaire de repenser notre rapport au numérique"

Par Sparknews
Le numérique s’est révélé être un formidable outil pendant la crise sanitaire, permettant aux professeurs de dispenser leurs cours à distance, tout en assurant le lien social entre les citoyens. Mais s’il occupe une place centrale de nos vies, les nuisances environnementales qu’il génère sont trop souvent ignorées. Le numérique serait à l’origine de 3,7 % des émissions totales de gaz à effet de serre, selon un rapport présenté en juin par une mission d’information du Sénat. Pour endiguer la croissance de l’empreinte écologique du secteur, certains prônent la sobriété. Xavier Verne, membre du groupe de réflexion The Shift Project, revient dans cet entretien sur les conséquences sur l’environnement de nos pratiques numériques, et l’importance d’adopter une démarche plus éco-responsable.

Comment définiriez-vous le concept de sobriété numérique ?

La sobriété numérique consiste à fournir une informatique ainsi que des technologies de communication et d’information durables. Il s’agit de prendre conscience que les ressources que nous utilisons pour fabriquer nos téléphones, nos antennes 4G ou encore nos data centers ne sont pas durables, et peu recyclables à l’heure actuelle. Nous devons donc tous en prendre soin afin que chacun puisse profiter durablement des avantages du numérique.

Depuis l’invention de l’informatique et des technologies de communication, nous avons vécu dans une ère d’abondance inédite dans l’histoire de l'humanité. Les ressources ne sont pas venues à manquer, tandis que les usages et les volumes de données échangées se sont développés. Et le tout, de façon exponentielle. Par exemple, la capacité des disques durs a doublé tous les douze mois ces quarante dernières années. Ceux de nos ordinateurs sont pourtant pleins très rapidement, même si nombre d’entre nous ont tendance à sauvegarder une grande partie de leurs données dans le cloud (1). Ce phénomène systémique est appelé l’effet rebond. Plus nos capacités de communication et de stockage augmentent, plus nous allons augmenter l’usage que nous en faisons. Nous avons ainsi remarqué que les gens prennent de plus en plus de photos et de vidéos, à mesure que la résolution de nos appareils s’améliore.

Au Shift Project, nous pensons qu’après avoir connu une période “d’obésité” du numérique, nous devons revenir à une approche plus raisonnable. Si on s’aligne avec les préconisations du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), nous devons faire en sorte que nos émissions nettes de CO2 baissent de 5 % par an. L’an dernier, le numérique avait contribué à 4 % de l’ensemble des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Lutter efficacement contre la pollution numérique apparaît comme un effort collectif, dans lequel les entreprises ont un rôle important à jouer...

Dès que l’on commence à s’intéresser à la pollution numérique, on se rend compte que c’est un problème systémique. L’énergie et les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas uniquement dues à la phase de fabrication des appareils technologiques, ou encore aux data centers. Nous devons tous adopter des gestes et attitudes plus éco-responsables vis-à-vis du numérique. Et ce, que l’on soit utilisateur, fabricant de téléphone ou opérateur de téléphonie mobile.

Une étude de Carbone 4 a toutefois révélé que, même si chaque consommateur se comportait quotidiennement comme un héros de l’écologie, cela ne permettrait pas une baisse suffisante pour respecter l’objectif 2°C de l’Accord de Paris. Les entreprises et les institutions publiques doivent impérativement se joindre à cet effort collectif. Il est important d’agir à titre individuel, mais cela ne suffira pas à régler le problème.

Une vague importante d’entreprises, fortement utilisatrices du numérique pour leurs activités, s’intéressent dorénavant à la question de la sobriété numérique. Elles cherchent notamment à identifier les risques qu’elles courent, et à mettre en place des programmes pour faire baisser leurs émissions de CO2. Si la prise de conscience est là, il est important d’éviter le green-washing. Et donc, annoncer des bonnes nouvelles qui représenteraient seulement 0,01 % du problème. Le Shift Project a déjà reçu des échos très favorables de dirigeants d’entreprise qui disent trouver dans nos rapports des éléments de méthodologie pour commencer à implanter des bonnes pratiques, et avoir une approche sérieuse vis-à-vis de la pollution numérique.

Pourquoi est-ce plus difficile de parler d’écologie dans le numérique que dans d’autres secteurs ?


Cette question est assez jeune par rapport à d’autres secteurs, tels que les transports et le bâtiment. L’Etat est rapidement venu réglementer ces deux industries, ce qui n’est pas encore le cas pour le numérique. L’impact du numérique sur les consommations de ressources et d’électricité a été longtemps ignoré. Mais les différents acteurs de l’écosystème digital sont progressivement en train de s’y intéresser.

D’un autre côté, le numérique a toujours été présenté et perçu comme quelque chose de dématérialisé, même si ce n’est absolument pas le cas. Prenons le terme “nuage numérique”. Un nuage est souvent perçu comme quelque chose de vaporeux et relativement inoffensif. Comment concevoir alors que le nuage numérique puisse faire du mal à la planète ? Le numérique n’a pas de matérialité objective, même si la réalité est tout autre. On le voit bien avec les data centers. Une récente étude a montré que la demande énergétique des datas centers européens a augmenté de 40 % entre 2010 et 2018. Il faut sortir de cette image d’Epinal du numérique qui, en la dématérialisant, annule son empreinte environnementale. Au Shift Project, nous sommes persuadés qu’il peut être utilisé à bon escient, et c’est là tout l’enjeu de la sobriété numérique.

Quelles bonnes pratiques pouvons-nous adopter pour aller vers plus de sobriété numérique ?

Du côté du consommateur, il est relativement facile d’essayer de ne pas passer trop de temps derrière les écrans durant son temps libre. On peut également allonger la durée de vie de son appareil, et veiller à acheter du matériel qui soit le plus durable possible. Certains sites internet peuvent nous y aider en indiquant l’indice de réparabilité des différents produits électroniques disponibles sur le marché. Il est important de se renseigner pour garder son ordinateur portable ou son smartphone le plus longtemps possible. Et cela peut passer par des gestes aussi simples qu’acheter une coque de protection.

Il faut aussi essayer de rendre nos habitudes d’utilisation plus éco-responsables, en éteignant sa box internet la nuit par exemple. Si le télétravail nous a amené à passer plus de temps en réunion virtuelle, une nouvelle étude de Greenspector s’est penchée sur les applications mobiles de téléconférence les plus énergivores. Ce classement donne des indications concernant les outils à privilégier, mais également les gestes à adopter. L’usage de la vidéo consomme énormément d’énergie et entraîne des volumes très importants de données échangées sur le réseau. Il vaut donc mieux utiliser sa webcam à bon escient, en l’activant juste au moment des présentations en début de réunion.

Ces bonnes pratiques ne sont pas indolores à appliquer, mais elles permettent d’aboutir à des gains substantiels. Elles nous obligent à repenser notre rapport au numérique, sans pour autant renoncer au niveau de confort que nous avons actuellement.

Qu’en est-il de grands géants de la tech tels que Google, Microsoft ou Facebook ? Quel rôle pourraient-ils jouer dans la lutte contre la pollution numérique ?

Ces acteurs sont en train de bouger, et ont tous fait des annonces de neutralité carbone. Certains ont même expliqué qu’ils allaient annuler les émissions de gaz à effet serre auxquelles ils ont contribué depuis le début de leur activité. Mais c’est une position assez utopiste puisque des études ont montré que nous avons dépassé ce stade-là. Être négatif en CO2 n’annule pas ce qui a été fait dans le passé.

Par ailleurs, les GAFAM sont extrêmement consommateurs de numérique et sont très sérieux sur des sujets en lien avec les économies d’énergie. Ces dernières années, ils ont développé de nouvelles technologies ainsi qu’une véritable expertise sur le sujet. Mais ils continuent de négliger l’impact environnemental des serveurs informatiques, qui sont la clé pour rester à la pointe de l’innovation technologique. C’est pourquoi ces entreprises sont amenées à changer leurs serveurs beaucoup plus fréquemment que d’autres, tout en négligeant la facture environnementale de ce phénomène. Elles ont également tendance à réfléchir en termes de compensation, et financer des grandes opérations de reforestation. Mais c’est loin d’être une stratégie aussi simple qu’elle y paraît.

Mais il y a un sujet beaucoup plus profond concernant leur posture culturelle et leur modèle d’entreprise. Prenons des plateformes telles que Netflix, YouTube ou Facebook. Leur modèle est fondé sur l’audience et l’idéologie du “toujours plus”, ce qui ne le rend pas compatible in fine avec la sobriété numérique. Voici ce sur quoi elles doivent réellement travailler pour devenir plus éco-responsables.

(1) Nuage informatique en français.

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Cet article a été écrit dans le cadre d’une série produite par Sparknews, une entreprise sociale française qui vise à faire émerger des nouveaux récits pour accélérer une transition écologique et sociale à la hauteur des enjeux de notre époque.